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Entre Kech, Berlin et Ibiza, il n’arrête pas. Mais qui est vraiment Amine K ? Le DJ marocain le plus international et le plus médiatisé joue et se déjoue de son image de jet-setter techno-gaucho-intello.
Texte publié, une première fois, le 21 décembre 2016.

De nombreux amis, à la typologie arty, partagés. Des échanges brefs mais réguliers et mordants. Un engagement politique affiché commun. Autant d’éléments censés nous rapprocher, au-delà de nos métiers respectifs. Amine Akesbi n’a nul besoin de moi pour une médiatisation qu’il maîtrise parfaitement. De mon côté, cela fait longtemps que j’ai délaissé mes talents de chroniqueur nightclubbeur. Nous nous sommes souvent ratés. Entre Kech, Berlin et Ibiza, il n’arrête pas. Moi, je suis un Casablancais casanier. Justement, il mixait à Casa cette fois. On pourrait déjeuner ? On se dit vers treize heures, au Relais. A midi quarante-cinq, il m’informe d’un retard de quinze minutes. J’ai dix minutes de trop à l’arrivée. Je le plaisante sur son sens de la ponctualité, un tantinet teuton. Il rit d’emblée : «Depuis que je bosse avec des Allemands, c’est devenu un réflexe. Que ce soient les bookeurs de soirées ou les ingés son des studios d’enregistrement, ils bossent tous à la minute près. Ils ne sont pas toujours marrants, mais ils sont carrés. Cela t’amène une sécurité rare dans le métier.»

Une simplicité cabotine

A trente et un ans, Amine Akesbi, aka Amine K, est aussi beau en vrai que sur les photos comprises dans son kit-presse. Look soigneusement négligé de techno-gaucho-intello : T-shirt informe, non siglé, pantalon en maille hésitant entre jogging et sarouel, espadrilles en toile tout aussi noir délavé que le reste. Seule touche de couleur, l’amoncellement de bracelets au bras droit (tressages en cuir et cauris made in souk d’Essaouira, ronds en plastique fluo exigés à l’entrée des soirées,…). Il rit volontiers, dévoilant une dentition qu’il sait Ultrabrite. Une jeune femme mince et blonde, européenne, se lève d’une table à côté pour féliciter le DJ de sa prestation à l’Oasis Festival. «Oui, on s’est bien amusé», répond, en toute simplicité, le concerné. Je la suis du regard. Elle est en compagnie de Fathia El Aouni. La journaliste vedette de Radio 2M a été récemment propulsée égérie d’AB Fashion Studio, la marque de prêt-à-porter et maroquinerie de luxe casablancaise qui monte, qui monte. Je l’en félicite. Elle me lance : «Je t’ai reconnu de dos, à ta voix. Tu devrais refaire de la radio, toi !» Amine Akesbi est largué. Il ne connaît rien ni personne à Casa. Pas assez jet-set pour Monsieur ? «Ce n’est pas ça, s’empêtre-t-il. C’est une ville difficile ! Comme Paris, où j’ai vécu heureux sept ans, mais que je trouve, aujourd’hui, impossible !» Il me vante le dynamisme artistique et culturel cosmopolite de Berlin qui reste, néanmoins, une ville à échelle humaine. Et aussi, combien il est heureux de se réveiller auprès de sa femme et de la petite — bientôt trois ans — dans son jardin «plein d’oiseaux», à quelques minutes de Marrakech. La ville ocre lui offre, en sus, «un turnover de personnalités internationales exceptionnelle.» Une vie de rêve, en somme ! «C’est vrai que j’ai eu la chance que mes parents me payent de bonnes études à l’étranger. Mais ils m’ont aussi transmis le goût de l’effort. J’ai galéré, au début. J’ai travaillé dur, crois-moi. Et encore aujourd’hui.» Je souris mais ne compatis pas. Qu’elle est sa définition du luxe ? «Déjeuner dans un resto chic en pyjama, en ayant une conversation à la fois légère et intéressante, exactement comme maintenant…» Comment ne pas succomber au compliment balancé au détour d’un trait d’esprit aussi joliment ourlé ?

Notre DJ est un habitué des adresses électro internationales, dont le très parisien Matignon (ci-dessus à droite).

« Je n’ai rien inventé »

Les ennemis d’Amine K disent de lui qu’il n’est qu’un produit excellemment marqueté. «Bien sûr que je mets en pratique les notions de marketing et de finance que j’ai étudiées durant des années. Mais je fais la musique que j’aime vraiment. Je respecte réellement les gens qui viennent pour être heureux et partager un moment ensemble. Je n’ai aucune autre prétention. Je n’ai rien inventé. Je ne suis rien à côté de Unes, mon associé musical, qui a commencé à mixer dans les années quatre-vingt. Je suis le premier à reconnaître la richesse et la variété de la scène électro marocaine. C’est devenu, d’ailleurs, un sérieux problème. Il y a plus de bons DJs marocains que de clients. La seule solution serait de faire venir les teuffeurs étrangers chez nous. C’est pour ça que je m’implique autant dans l’évent, ici. Sinon, je pourrais continuer à mixer et à enregistrer tranquillement là-bas. Surtout que j’ai mon passeport européen maintenant.» Ah, bon ? Le fils de Najib Akesbi — ex-cadre USFP et figure marquante du PSU —, lui-même notoirement engagé, est binational ? Il rit, encore une fois, de ma question faussement scandalisée. C’est tout nouveau. Il est quand même plus simple pour lui, qui voyage tout le temps, d’adopter la nationalité de son épouse et de sa fille. Il me raconte comment, lors de la cérémonie officielle, après avoir entamé vaillamment La Marseillaise, il a calé net sur le fameux «Q’un sang impur abreuve nos sillons…» A part cette impureté-là qu’il n’assume décidément pas, il revendique, sans complexe, sa part de culture française. «La France éternelle. Celle des Lumières et des droits de l’Homme.» Eric Zemmour ? C’est qui celui-là ? La manif pour tous ? Là, il se veut clair : «A l’ESG Paris, j’avais des amis gays qui m’emmenaient écouter du bon son au Queen et aux Folies Pigalle. Ils m’ont appris le sens de la fête. Respect. Comment peut-on être homophobe quand on prétend faire partie de la scène électro ? A l’étranger, si ça se sait, on est grillé. C’est ce que beaucoup de DJs marocains ne comprennent pas.» Je lui explique que c’était déjà ainsi du temps du Disco. Dans les années quatre-vingt, Donna Summer s’était vue black-listée, après avoir parlé de «punition divine», à propos du Sida. Jusqu’à tant qu’elle ait fait son mea culpa. Le passionné d’histoire de la pop note l’anecdote. Et nous voilà en train de discourir, à n’en plus finir, sur l’influence de l’héritage de la Motown sur les musiques urbaines actuelles. Le déjeuner devait durer deux heures, il a dépassé les quatre. Le DJ qu’il est a juste le temps de se reposer pour être d’attaque tout à l’heure.

Amine K fait aussi bien bouger les fêtards de Los Angeles (photo du haut) que du Panama (photo du bas). Le métier de DJ producteur fait voyager son homme.
© Tanya Nesta

À chaque soir, sa faune

Il est une heure du mat quand je rejoins Amine K aux platines du V CLUB. Il avoue son stress. Il est vrai qu’il n’y a pas foule, mais il en a vu d’autres, j’imagine. «D’abord, je suis systématiquement stressé, qu’il y ait enjeu ou pas. Ensuite, les deux fois où j’ai joué au V, ils avaient été surbookés avant même que je n’y mette les pieds. C’est ce que je disais tout à l’heure : trop de bons DJs pour pas assez de clients. » Hassan Alaoui, le manager maison, nuance : «C’est l’effet horaire d’été. Le sky bar ne ferme qu’à deux heures, c’et là qu’ils descendent tous.» Effectivement, avant trois heures la teuf bat son plein. A quelques exceptions près, je ne connais pas cette faune-là. Des filles sophistiquées, façon Pretty Woman : robe courte en jersey de soie monochrome ou bicolore, sur échasses vernies Louboutin. Les cheveux trop faits. Des garçons en T-shirt ou chemise, également blancs et moulants, sur jeans bleus. Cheveux courts et gominés, visage et torses glabres. Entre traders et latin-lovers. Un ami, Moulay Ahmed, le vrai hypster barbu pubard, m’explique que ses semblables ne sont toujours pas remis du long week-end du Moga Festival. C’était comment, déjà ? «Très bien, pour une première édition. Problèmes d’organisation, mais on s’est bien amusés.» Littéralement collées à lui depuis le début de la soirée, trois groupies ne veulent pas lâcher leur Amine K. Il me jette des regards désespérés, m’appelant à la rescousse. Zaâma.

Ex-étudiant en marketing, l’artiste joue de son image de playboy pour minettes. Ici, en bomber néo-amazigh signé Yassine Morabite.
© Nicolas de Paname

Juste un honnête homme

Je prends congé avant la fin des festivités. Il n’y aura pas d’after, notre ami prend l’avion tôt le matin pour Berlin. «Merci d’être resté si tard.» J’ai vraiment aimé ma soirée. L’aurais-je autant appréciée sans notre passionnant déjeuner ? Je ne sais. Ce que je sais, c’est qu’on peut être à la fois un DJ dans le vent et un « honnête homme », au sens dix-huitième du terme.

Illustration d’ouverture : Amine K aime à poser devant l’objectif. Ici en néo-bab, façon retour de Katmandou. Une signature vestimentaire affirmée.
Courtesy of Amine K

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