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Majorelle et le Glaoui, respectivement peintre et seigneur de l’Atlas. Histoire d’un portrait

Inconnu jusque-là du grand public, le portrait du Glaoui par Majorelle est sorti au grand jour, à la faveur de la première vente aux enchères post-Covid-19 de la CMOOA le samedi 27 juin dernier. Quand l’histoire de l’art rencontre l’histoire tout court.

Le portrait est un moyen-grand format , soit 100 x 81 cm. C’est une huile sur toile, signée, située et datée en bas, à gauche : J. Majorelle, Marrakech, (19)18. Il représente Si Thami El Mezouari El Glaoui – dit le Glaoui –, pacha de Marrakech.

Nous connaissions l’existence de ce portrait, à l’instar de rares amateurs, particulièrement avertis. Au travers, d’abord, de sa reproduction photographique, en noir et blanc, illustrant telle publication de propagande coloniale dont nous avons malheureusement oublié, aujourd’hui, les références (photo ci-dessus). À moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une de ces nombreuses brochures commanditées, à sa propre gloire, par le pacha lui-même – l’homme ayant parfaitement assimilé, en son temps et bien avant d’autres, les bienfaits de ce qu’on n’appelait pas encore la communication institutionnelle.

Un héritage longtemps préservé à l’abri

Ce n’est qu’en 2004 que nous avons, pour la première fois, croisé la reproduction en couleurs dudit portrait. Présente sur la quatrième de couverture du livre-témoignage de Abdessaq El Glaoui, Le ralliement, le Glaoui, mon père, publié cette année-là aux éditions r’baties Marsam. Reproduction d’une qualité d’impression assez moyenne, il faut bien le noter. Une autre reproduction en quadrichromie, de meilleure qualité mais de la taille d’un timbre-poste, figure à l’intérieur de l’ouvrage de référence, de type catalogue raisonné, intitulé tout simplement  Jacques Majorelle, signé Félix et Amélie Marcilhac, paru aux éditions rennaises Norma, en octobre 2017, à l’occasion de l’exposition rétrospective, Le Maroc de Jacques Majorelle, inaugurant le Musée Yves Saint Laurent Marrakech.

La légende en dessous de la reproduction du portrait dans le catalogue raisonné des Marcilhac – père et fille – nous informe que l’objet faisait toujours partie, à date de publication, de la collection personnelle du fils Glaoui.

Abdessadeq El Glaoui était le huitième enfant du pacha. Avec le célèbre artiste peintre Hassan, c’étaient les deux uniques rejetons mâles de Lalla Zineb El Mokri, fille de Sidi Mohamed El Mokri – lequel avait été successivement au service de pas moins de sept sultans, dont trois (Moulay Hafid, Moulay Youssef et Sidi Mohammed) en tant que Grand vizir. Diplômé en droit de l’université de Bordeaux, Abdessadeq El Glaoui a occupé les fonctions de Khalifa judiciaire du pacha de Marrakech (son père), puis celle de président du Tribunal régional de la même ville. Il fut le principal artisan du « ralliement » du pacha-félon au sultan, peu de temps avant le retour d’exil de Mohammed V, sauvant ainsi ce qu’il pouvait de l’ancienne gloire familiale. Sous Hassan II, il fut longtemps ambassadeur (pays scandinaves, Allemagne, France, USA), puis Premier président de la Cours des comptes du royaume. Avant de s’éteindre en 2017, il avait vendu le précieux héritage à un collectionneur marocain. Pourquoi si tard ? Était-il dans le besoin ? Voulait-il prémunir ainsi ses héritiers d’éventuelles chicanes ? Nous n’en savons rien.

Le Glaoui par Majorelle. 1918. Le cadre, pensé par le maître, est une pièce d’art en marqueterie d’inspiration souirie. © Courtesy CMOOA

Le portrait réapparaît, dans toute sa splendeur, enfin photographié et édité dans les règles, au sein du premier catalogue post-Covid-19 de la CMOOA (Compagnie marocaine des œuvres et objets et objets d’art). La vente a eu lieu à Casablanca, le samedi 27 juin dernier, proposé au prix d’appel de 1 800 000 / 2 000 000 DH, le tableau partira à 2 100 000 DH. L’acquéreur est un collectionneur européen, résident à Marrakech. Le fait qu’il ne quitte pas le pays – du moins pour l’instant – est une bonne nouvelle, pour nous autres, amateurs d’art et d’histoire.

Un prince florentin, tout droit sorti de l’ouvrage de Machiavel

Bien que publiées dans un numéro de L’action française datant de 1912, soit sept ans avant l’exécution du portrait, ces quelques lignes décrivant le pacha semblent étonnamment inspirées de la contemplation de cette remarquable œuvre : « Berbère grand, mince, à la peau fortement teintée, aux yeux d’acier, figure mince d’ascète ou de malade, mais énergique, encadrée des “nouader”, ces boucles de cheveux noirs, insignes des guerriers chleus, mains longues aux attaches remarquablement fines, d’une grande élégance de mise sans afféterie. » Dès le tout début, la figure du Glaoui a, assurément, fasciné les Français. Ils y ont, d’emblée, vu celle du grand féodal maure. À la fois raffiné et cruel, généreux et vorace, courageux et fourbe. Pas si éloignée, finalement, de la figure, tout aussi fascinante et fantasmagorique, du Prince de la Renaissance italienne.

Mais de fait, que voyons-nous, nous autres Marocains du XXIe siècle, dans cette toile ?

De prime abord, nous sommes impressionnés par la préciosité du cadre. Une remarquable pièce d’ébénisterie orientaliste. La large baguette est en marqueterie fine de type souiri. Les multiples petites pièces la constituant sont de différents bois, teintés dans différents tons. De part et d’autre, se détachent en léger relief, deux très fines doubles colonnettes se rejoignant, en haut, en deux arcades andalouses délicatement sculptées. Non seulement le cadre est d’origine, mais il est réalisé par Andrée Marie Majorelle, sous la dictée de son époux d’artiste, dans l’atelier d’artisanat qu’ils ont ouvert à Marrakech – c’est de cet atelier que sortiront, bien des années plus tard, les remarquables panneaux de bois peints, dessinés par l’artiste pour orner les plafonds et autres portes du mythique hôtel La Mamounia, première version.

Et puis, s’impose à nous, le flamboyant fond du tableau : la reproduction minutieuse d’un pan de zellij mural. En haut, à gauche, s’étale majestueusement, une grande étoile à soixante branches, célèbre motif traditionnel de zellij appelé stinya. Placée à hauteur de tête, légèrement décalée, l’étoile, inscrite dans un cercle parfait, fait comme une auréole byzantine au modèle. À noter qu’au moment-même où se réalisait le portrait, le puissant seigneur veillait aux derniers travaux de construction de son nouveau palais néo-andalous, au faste et au raffinement particuliers. Palais baptisé le Stinya, en référence au fameux motif qui parsème ses murs.

Sur ce fond puissamment polychrome, se détache la silhouette massivement blanche du pacha. Assis, jambes croisés, dans la position marocaine traditionnelle la plus noble, le jeune seigneur est enveloppé des milles et un drapés délicats de sa tenue éminemment makhzénienne : selham, porté avec son capuchon pardessus une élégante rezza. En dessous de la cape, les plis volumineux évoquent une paire de fines jellabas superposées, à moins qu’il ne s’agisse de ce haïk ou ksa dont aimaient s’emmitoufler, jadis, les personnages importants du Moghreb. Le tout taillé dans le plus fin tissage de laine immaculé qu’il puisse se trouver dans l’empire chérifien – en provenance de Bzou ?

De cet amas artistique de blanc, émergent la figure et les mains du pacha, au teint sombre, presque noir. Figure particulièrement allongée, encadrée d’une fine barbe et de nouader, ces curieuses anglaises, évoquant les papillotes juives, jadis assez communes au Maroc, mais dont la signification, autre qu’ornementale, nous échappe aujourd’hui, malgré les différentes hypothèses avancées. Les doigts des mains déliés tiennent un Coran posé entre les genoux, bien en évidence. C’est une belle édition reliée de cuir vert et dorée sur tranche.

Une facture réaliste, une mise en scène savante

Peintre prolifique s’il en est, Majorelle a peu peint de portraits : des proches uniquement, principalement ses parents. On ne sait pas si le portrait du pacha a été une idée de ce dernier ou si ce fut une proposition de l’artiste. Comme pour le remarquable portrait fait, une dizaine d’années auparavant, de son père, celui qu’il réalise du Glaoui est d’une facture particulièrement réaliste, sans être idéalisante. Aucun détail n’est éludé. On est frappé  par ce regard à la fois rêveur et acéré. Le regard d’un conquérant. Le peintre a su subtilement injecter du romanesque et du psychologique dans ce qui reste, malgré tout, une œuvre de glorification d’un puissant personnage – certainement le plus puissant, alors, du royaume, après le Sultan, lequel, de toute façon, n’était que très difficilement accessible, hiba oblige. Mais nulle emphase, ni apparat tapageur ici. Le Glaoui est saisi dans sa simplicité aristocratique presque biblique. La présence insistante du livre saint ne saurait, évidemment, être accidentelle.

Ce qui nous amène, forcément, à nous interroger sur le degré de responsabilité, du modèle ou de l’artiste, dans cette savante mise en scène. Un peu des deux, probablement. Mais il est fort à parier que tous les éléments du portrait ont été dûment validés par le pacha, dont l’histoire nous instruit sur son exceptionnel sens politique – nonobstant, évidemment, son fatal aveuglement final.

De haut en bas : La Kasbah d’Anemiter. 1950. Puis, La conversation. 1952. Grâce à la protection du Glaoui, Majorelle fut le premier artiste européen à capturer les architectures et paysages grandioses du grand sud marocain. © Courtesy Catalogue Drouot

Un artiste recommandé par Lyautey et adoubé par le Glaoui

Jacques Majorelle est arrivé à Marrakech en 1917, pour ne plus en repartir. Auparavant, son père – Louis Majorelle, le célèbre ébéniste nancéen cofondateur, avec le verrier Émile Gallé, du mouvement Art nouveau français – a entrepris le résident général au Maroc, Hubert Lyautey, autre célébrité native de Nancy, afin de lui faciliter son installation. Muni de multiples lettres d’introduction, le peintre poitrinaire – il devait vivre dans un climat chaud et sec – s’est très vite intégré à l’élite de la communauté française de la ville ocre. C’est dans les somptueux salons andalous de Dar Moulay Ali Cherif – actuel siège du consulat français de Marrakech, alors siège de la résidence – qu’il est présenté au pacha Glaoui.

En 1918, le pacha de Marrakech règne, sans partage, sur le haut Atlas et la plaine du Haouz, il contrôle la route allant de Marrakech à Oued Draa, aux portes du Sahara. Il est le chef du clan des Mezouari, alliés à la tribu guerrière des Glaoua, dont le fief originel se trouve à Telouet. Les Mezouari sont au service du makhzen depuis au moins Moulay Ismaïl, le puissant sultan contemporain de Louis XIV. Dans le cadre de sa fameuse politique dite des grands caïds, Lyautey a particulièrement conforté le pouvoir du pacha Glaoui, en faisant quasi le vice-roi de ce vaste territoire. Le deal étant des plus simples : en échange de la pacification totale de la région, avec la bénédiction du makhzen chérifien, la France protectrice délègue au grand seigneur l’autonomie de gestion de toute la région. Deal d’autant plus intéressant qu’il économisait à la France une occupation militaire forcément coûteuse en hommes et en bien – l’Europe, meurtrie, sortant péniblement de la Première guerre mondiale.

Une architecture de pierre et de terre, mythifiée par Majorelle

Réputé gestionnaire avisé, le pacha était immensément riche. Les Français de l’époque rapportent, soufflés, « le prix des constructions et extensions du palais (le Stinya), estimé à 60 douros / jour pendant deux ans, 250 000 francs or », prix considéré exorbitant. Il se voulait protecteur des arts et des lettres – Mohamed Ben Brahim, le mythique poète de la ville rouge, avait table ouverte chez lui. C’est grâce à lui, et à lui seul, que Jacques Majorelle va réaliser le rêve qui le taraude : parcourir le grand sud marocain, en toute liberté, mettre ses pieds là où aucun civil européen n’a encore été.

Peintre paysager, sur son pliant. Circa années 1920. Son air fatigué nous informe sur les difficultés du voyage d’alors en plein bled sauvage. © Image d’archives

Muni des lettres de recommandation, portant le sceau du grand pacha, adressées aux différents caïds de la région, et entouré d’une petite troupe de mokhaznis armés, Majorelle capture, le premier, ces images de kasbahs et autres ksours à flanc de montagnes jaunes et roses, où nichées au fond de verdoyantes vallées, livrant ainsi au monde, médusé, des images absolument inédites de ces fabuleux palais de pierre et de terre, alors totalement méconnus. C’est bien à ce peintre, architecte de formation, que le Maroc d’aujourd’hui doit ce marqueur esthétique, érigé en logo touristique, reconnaissable entre tous, efficace signalétique du made in Morroco.

Illustrations d’ouverture.
De gauche à droite : reproduction en noir et blanc du portrait du pacha El Glaoui par Jacques Majorelle, publiée dans les années 1920.
Majorelle, entouré de mokhaznis armés obligeamment prêtés par le pacha au peintre lors de ses « campagnes » dans le grand sud marocain. Circa années 1920. © Images d’archives

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